Célia Granger, maroquinière sur mesure, sensible et créatrice : “un sac réussi s’estime avec le temps”

15 Juin 2017


Urbaniste devenue maroquinière, Célia Granger partage avec nous son parcours et les sensations liées à la matière qu’elle travaille, le cuir. Son approche du métier est sensible et créatrice. Son activité personnalise la révolution douce qu’elle a mise en place avec la création de sa marque Après Bastille. Célia Granger intervient également comme conférencière auprès des entreprises et des organismes dans le cadre du catalogue sur les habiletés humaines piloté par L’Agence Conseil Marianne Europe. Questions de Marianne Rolot.


M.R.: Comment vous est venue l’idée de travailler dans le domaine du cuir ?
C.G.: L’idée de travailler dans le domaine du cuir ne s’est pas imposée directement à moi. Cette décision est le résultat d’un long cheminement, commencé dès mon jeune âge. Elle s’est nourrie de mes multiples activités créatives, de beaucoup de tâtonnements, et d’une évaluation la plus objective possible des résultats que j’obtenais dans la réalisation d’objets (vêtements, cartonnage, installations, meubles, etc). Ma première certitude a été celle d’une capacité manuelle. Au moment de choisir un métier d’artisanat, c’est le cuir qui s’est imposé, de manière un peu irrationnelle : le souvenir d’une petite sacoche en cuir de ma jeunesse, le parfum du cuir, la noblesse du cuir qui se patine, la découverte fortuite d’une école du cuir à Florence, en Italie…ont pesé dans ma décision.

M.R.: Quand et comment vous êtes-vous rendue compte que vous aviez des capacités ?
C.G.: J’ai réalisé tardivement, autour de la trentaine, que j’avais des aptitudes manuelles réelles, à l’occasion d’un coaching professionnel. Cet accompagnement m’a permis pour la première fois de prendre du recul sur mes points forts et mes points faibles et surtout d’observer de manière concrète les résultats que j’obtenais “sans effort”. Les aptitudes manuelles ont resurgi naturellement, et il n’était pas difficile de corroborer ces observations avec mon passé de créatrice touche-à-tout. J’ai entamé sans attendre ma reconversion professionnelle, en passant un CAP de maroquinerie à 32 ans.

M.R.: Combien d’années d’effort vous a-t-il fallu pour passer de l’urbanisme au métier de maroquinière ?
C.G.: En réalité la transition fut assez rapide : une petite année pour le CAP (d’octobre à juin), 6 mois pour effectuer un stage supplémentaire de ma propre initiative, une année et demi pour me former à l’autoentrepreneuriat dans une couveuse d’entrepreneurs, les Ateliers de Paris. Je me suis installée à mon compte exactement 2 ans après l’obtention de mon CAP, en 2009. Je suis donc « techniquement » devenue maroquinière en 3 ans. Cela ne signifie pas que j’étais une maroquinière expérimentée !

M.R.: Comment avez-vous choisi votre atelier ?
C.G.: J’ai d’abord exercé dans mon atelier à domicile, car la maroquinerie, et encore plus la sellerie-maroquinerie (sacs cousus à la main) permettent de travailler dans de petits espaces. J’ai ensuite rencontré Ludovic Avenel, ébéniste, par le biais d’un client commun, et Ludovic m’a proposé de le rejoindre dans son grand atelier du 12e arrondissement quand il s’est réorganisé en prenant un 2e atelier pour lui-même en périphérie de Paris.

M.R.: Pourquoi ce nom d’Après Bastille ?
C.G.: Ce nom a des significations multiples. Le quartier de la Bastille est tout d’abord un quartier historique d’artisans d’art, notamment dans l’ameublement. Être artisan à 2 pas du Faubourg Saint-Antoine à Paris, c’est s’inscrire dans une lignée. La place de la Bastille est ensuite un endroit symbolique. Insurrection, Révolution, et après? Cet après est temporel, mais aussi géographique. Au Moyen-Age, la Bastille marquait la limite entre le Paris intra-muros et les champs. Les champs, c’est aussi un champ vierge où tout reste à écrire. Enfin, de manière plus pragmatique, l’atelier est effectivement situé “après Bastille” sur le plan de la ville de Paris, c’est-à-dire à l’Est de Paris !

M.R.: La création est-elle une évidence chez vous ou a-t-il fallu se former, et comment ?
C.G.: Je ne me suis pas formée à la création, mais je crois qu’il y a plusieurs façons de développer cette aptitude soi-même. Tout d’abord, comme dans tout métier, un artisan fait ses “gammes”. J’observe soigneusement tout sac-à-main qui passe à portée de mon regard, et j’apprends à le reproduire. L’aisance technique facilite la création. Ensuite, on forme un sens esthétique, ou du moins un goût, dans le cadre de nombre de nos occupations (et souvent sans s’en rendre compte!). En ce qui me concerne, je visite assidûment les expositions de peinture, de sculpture et de photographie depuis des années, ce qui forge un œil et donne des idées pour la suite.

M.R.: Parlez-nous du cuir, qu’est-ce que cette matière évoque pour vous ? Quels sont les différents cuirs et pourquoi autant de choix et de nouveautés dans ce domaine ?
C.G.: Cette matière est pour moi unique dans ce qu’elle contient de charge affective, imaginaire et sensorielle. C’est une matière qui porte une fragrance particulière, un son particulier, une noblesse due à son origine animale et qui se patine, en gardant avec elle le souvenir des moments passés et des personnes qui ont utilisé l’objet. On a tous un rapport différent au cuir, mais je crois qu’il ne laisse personne indifférent.
Pour ce qui est de la diversité des cuirs, l’explication est simple. Le cuir est une peau d’animal, et il y a quasiment autant de cuirs qu’il y a d’espèces animales. Hormis les cuirs classiques que beaucoup connaissent, on peut signaler qu’il existe tout de même des cuirs de poissons, de raie (galuchat), de crapaud, de patte de coq !!! Outre cette diversité originelle, les tanneries ont poussé loin les techniques de tannage et de transformation des peaux, ce qui explique qu’il y ait toujours plus d’innovations, permettant par exemple d’obtenir du cuir élastique, plissé, incisé, gaufré, dévoré, métallisé,… etc. Au final, l’offre de cuirs telle qu’on peut l’observer lors d’un salon du cuir par exemple, est tout simplement étourdissante.

M.R.: Les formations, les outils ont-ils évolué ?
C.G.: Le numérique a permis de concevoir des outils d’une précision impressionnante (refente de cuir au 1/10 de mm par exemple, découpe laser des peaux) et d’imaginer un outillage de plus en plus sophistiqué pour faciliter et accélérer le processus de réalisation d’un sac à main. Pour autant, certaines étapes manuelles resteront incontournables pour toujours. Les formations se sont adaptées à cet outillage performant, qui implique également la maîtrise de logiciels spécifiques.

M.R.: Les tanneries ont mauvaise réputation. Le travail des enfants est en cause. Quelle est la philosophie d’Après Bastille ?
C.G.: Je ne remets pas en question l’existence de tanneries qui pourraient exploiter des enfants. Cela dit, l’industrie de la tannerie s’est modernisée de manière impressionnante en Europe (des centaines de petites tanneries ont disparu) et a dû se plier à des normes environnementales exigeantes, et ce depuis au moins 15 ans. La main d’œuvre de ces entreprises est ultra-qualifiée, et les process sont entièrement automatisés. Or l’industrie du luxe, première consommatrice de cuir, réclame des cuirs de qualité irréprochable, qui répondent à des critères drastiques, bien loin des cuirs issus de tanneries “artisanales”. En ce qui me concerne, n’utilisant que des cuirs de premier choix, je suis donc sûre de la provenance de ces cuirs. Mais de manière plus large, je suis sûre que les cuirs produits “à la main”, de manière peu scrupuleuse, n’atteignent pas les critères leur permettant de trouver acheteur.

M.R.: Que souhaitez-vous associer à votre marque en terme de modèles ?
C.G.: Mon souhait serait de créer des modèles pour les différents moments de la vie (vie quotidienne, vie professionnelle, voyages, moments festifs et soirées) qui soient des modèles de style sobre, épuré, intemporel, mettant en valeur la beauté naturelle du cuir. Cela exclut les ornements. Un sac réussi s’estime avec le temps. Cela est réussi quand on le ressort de l’armoire après plusieurs années avec autant de plaisir qu’aux premiers moments.

M.R.: D’où vient l’engouement actuel pour le cuir, notamment dans le domaine du luxe ?
C.G.: Il y a deux raisons à cela, et le profil des clients du luxe illustre les raisons d’un tel succès. Tout d’abord, les individus en quête d’un statut social se tournent naturellement vers les grandes marques de couture, qui ont vite compris l’intérêt des accessoires. En effet, il est beaucoup plus accessible et “rentable” de s’offrir un sac à main siglé que d’investir dans une garde-robe siglée. Un sac à main permet donc d’indiquer clairement un positionnement social.
D’autres individus, ceux que je vise avec mon offre, ont éprouvé les limites de notre système de consommation et d’identification par l’accessoire, et sont plus sensibles à l’authenticité d’un objet, d’une matière et d’un artisanat. Or le cuir est la matière authentique par excellence, qui peut être imitée mais pas remplacée (je ne crois pas au succès des cuirs alternatifs en fibre d’ananas, par exemple). La charge affective du cuir, si unique, découle justement du fait que le cuir est une peau d’animal. Avec le cuir on ressent autre chose, de la noblesse, on éprouve un respect naturel, et je suis très fière de redonner une seconde vie à cette matière.

M.R.: Comment se démarquer des grands groupes quand on est un petit artisan ?
C.G.: Se démarquer des grands groupes est possible, mais c’est une exigence de chaque instant.
Pour cela, il faut saisir le moindre point faible des grandes maisons, et s’y engouffrer. Par exemple, il est difficile pour une grande maison d’avoir une proximité importante avec le client, ce qui limite l’offre de sur-mesure. Or il est relativement aisé pour un artisan d’ouvrir la porte de son atelier, de montrer son travail, et de cerner au plus près les attentes du client. Un vrai sur-mesure est alors possible, là où les marques proposent davantage une “personnalisation” (plus rentable aussi il est vrai).
L’ avantage décisif de l’artisan réside non seulement dans sa flexibilité : adaptation à la demande, dialogue avec le client, raccourcissement des délais, véracité du travail réalisé, qui ne passe pas par le filtre du marketing, mais aussi dans le fait de proposer un autre modèle de consommation, axé sur la qualité et la durabilité du produit (voire la réparation et le recyclage), une fabrication locale et éthique.

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