Claudine Hermann, physicienne, professeure honoraire à l’École Polytechnique

1 Juin 2016

Claudine Hermann

Claudine Hermann

“A Femmes & Sciences, nous encourageons les jeunes à former la relève pour l’innovation de demain”

Claudine Hermann est aujourd’hui une retraitée active qui encourage sans compter la vocation des femmes en sciences. Un point de vue issu d’un parcours personnel et académique impressionnant en physique et en particulier en optique. Elle est professeure honoraire à l’École polytechnique, présidente d’honneur de l’association Femmes & Sciences et vice-présidente de l’European Platform of Women Scientists (Plateforme européenne des femmes scientifiques EPWS). Elle a été la première femme professeure de l’Ecole Polytechnique. Pendant de longues années, elle a occupé le poste de directrice-adjointe d’un laboratoire de physique du solide. Autant dire que l’innovation est inscrite dans son ADN.

Interview réalisée par Marianne Rolot avec Karine Edowiza


Sommaire :

  • L’innovation n’est pas seulement une technologie
  • Des évolutions majeures en particulier dans l’optique
  • Les grandes écoles ont la capacité de s’adapter rapidement
  • L’impact de l’histoire et de la culture du pays
  • Comment un(.e) lycéen(.ne) peut orienter son choix professionnel
  • Le rôle des femmes dans l’innovation
  • Le mot de la fin

 

1. L’OCDE a lancé en 2010 une grande politique de l’innovation. Quelle urgence selon vous il y avait-il à le faire ?

La Commission européenne l’a fait aussi dans les années 2000. Promouvoir l’innovation semble une évidence – encore faut-il s’entendre sur la signification de ce mot… Mes amies allemandes à EPWS insistent beaucoup sur le fait que l’innovation n’est pas seulement technologique, et qu’il y a aussi de l’innovation en management, en sciences humaines, etc.

2. On a dit que l’innovation était une nouvelle façon de qualifier la recherche et le développement. Qu’en pensez-vous ?

Des innovations qui ont eu un réel impact comme le Post’It ou le ruban adhésif Scotch ne sont pas des résultats de Recherche et Innovation (R&D) mais des découvertes fortuites… Il y a donc plusieurs voies.

3. Au cours de votre carrière comme professeure et comme dirigeante de laboratoire, avez-vous développé des méthodes d’innovation et avec quel succès ?

A l’Ecole Polytechnique, pendant ma carrière, nous avons constamment innové dans l’enseignement, en concevant des modules multidisciplinaires, en créant un concours spécifique pour élèves recrutés à l’étranger et donc n’ayant pas suivi les classes préparatoires aux grandes écoles, etc. Dans mon laboratoire, nous avons travaillé en équipes sur des sujets assez fondamentaux, toujours en amont d’innovations technologiques (par exemple développement de cellules solaires en silicium amorphe, recherche de nouveaux matériaux pour un enregistrement magnétique plus compact…)

4. Dans votre domaine, la physique, quelles sont les innovations qui ont marqué les 10 dernières années ?

On pourrait plutôt parler de découverte majeures, comme le boson de Higgs, découvert au CERN, ou dans d’autres domaines comme les nanotechnologies ou la physique à la frontière de la biologie…

5. Vous êtes une spécialiste de l’optique, quelles ont été selon vous les évolutions majeures ces dernières années ?

Du côté des sources les lasers et le rayonnement synchrotron sondent la matière jusqu’à l’échelle de l’atome, c’est comme si notre acuité visuelle avait subitement été multipliée par 10.000 ou plus ; on dispose maintenant de détecteurs, en particulier les CCD (Charge-Coupled Devices), qui sont capables de faire des images avec peu de lumière et une très bonne finesse. Ils sont assez robustes pour être envoyés dans l’espace et remplacent avantageusement les yeux des astronomes et leurs plaques photos. Aujourd’hui, pour l’observation de l’espace, l’optique adaptative corrige les turbulences de l’air, grâce aux lasers et à l’informatique. On a aussi la possibilité de faire des images à partir de satellites (HUBBLE), dans des conditions meilleures que sur Terre et de les transmettre aux observatoires. Dans le monde de l’infiniment petit, la microscopie tunnel et la microscopie optique en champ proche permettent de voir (et manipuler) les atomes individuels, ce qui était interdit par les théories de l’optique traditionnelle.

6. En optique et en particulier dans la recherche des innovations, des progrès considérables ont été réalisés notamment pour l’observation de l’espace. Comment l’humain parvient-il à créer des supports d’optique de précision pour regarder à la fois l’infiniment grand (l’espace) et l’infiniment petit (les atomes).

Si des progrès considérables ont pu être réalisés, en optique en particulier, c’est d’abord que de nouveaux outils sont apparus et que l’informatique permet aujourd’hui des traitements de données dont le volume semblait rédhibitoire il y a quelques décennies.Par ailleurs des limites théoriques qui semblaient avoir valeur de théorème, comme celles liées à la diffraction, ont été contournées, en faisant appel à de nouvelles approches.

7. Quels impacts pour l’Homme cela implique au plan philosophique d’être confronté.e à la fois à l’infiniment grand et à l’infiniment petit ?

Nous sommes soumis au même vertige que celui qui a dû saisir au XVIIème siècle Antoni van Leeuwenhoek quand il observait à l’aide de son microscope rudimentaire ou Blaise Pascal dans son texte sur « Les deux infinis ». Simplement, aujourd’hui, notre échelle d’observations s’est considérablement étendue.

8. De quelles façons les grandes écoles ont-elles intégré les nouvelles conceptions de l’innovation dans leurs programmes et dans leur façon de travailler ?

Je suis à la retraite depuis 10 ans et ne peux répondre sur ce qui se passe aujourd’hui. Les grandes écoles décidant de leur programme ont la capacité de s’adapter rapidement.

9. Quels défis majeurs seront à relever dans les 10 prochaines années en physique ?

En vrac : fabriquer des supraconducteurs à haute température à l’échelle industrielle, le réacteur de fusion ITER, la modélisation de la turbulence, la théorie quantique de la gravitation…

10. Quelles spécialités faudra-t-il développer qui existent ou qui n’existent pas encore ?

Les spécialités existent mais elles peinent à trouver des solutions à certains problèmes.

11. Le nombre des brevets déposés est-il un bon indicateur du caractère innovant d’une structure, d’un pays ?

Toute invention ne peut pas être brevetée. Pour les innovations techniques, le nombre de brevets est un bon indicateur.

12. Avec quelles qualités humaines l’innovation s’accorde-t-elle le mieux ?

La créativité pour produire de nouveaux objets, de nouvelles expériences, de nouveaux concepts ; l’obstination car les expériences ou les réalisations « ne marchent pas » du premier coup et aussi  car il faut trouver des financements et ce n’est pas facile ; l’originalité,  car par définition une innovation apporte quelque chose de nouveau ; la capacité de penser autrement pour pouvoir trouver des solutions, des objets auxquels personne n’avait pensé auparavant…

13. Que peut-on attendre de la création des start-ups par les ancien.ne.s d’universités/grandes écoles ?

Plus de souplesse, de nouvelles idées défendues avec conviction par des jeunes. Par exemple, BlaBlaCar a été créé par un ancien de l’ENS Ulm qui a ainsi fait fortune ; Lokad SAS a été fondé par un normalien mathématicien et une normalienne littéraire, qui ont créé et commercialisent un algorithme permettant de prévoir des ventes des grandes surfaces en fonction des circonstances (météo, produits …)

14. La transparence est-elle possible ? Souhaitable ?

La concurrence, nationale et internationale, existe… Comment breveter des objets qui sont déjà connus de tous ?

15. Parmi les défis sociaux à relever, figure l’égalité hommes femmes. L’accès des femmes aux métiers scientifiques, et notamment aux disciplines dites mal aimées comme la physique, peut-il être considéré comme un indicateur de la démocratie ?

Certes non, voir la question suivante. Même si le contenu de la physique est en principe indépendant du pays, la considération du métier de physicien.ne dépend fortement de l’histoire et de la culture du pays où on l’exerce. Il en est de même dans la recherche dans son ensemble : le rapport européen ENWISE, qui faisait le point sur la situation des femmes et des hommes dans la recherche des pays d’Europe Centrale et Orientale au moment où ils ont intégré l’Union européenne en 2004. On y voit (chapitre 3) que plus le pourcentage des femmes dans la recherche publique est grand dans un pays européen, plus sa dépense en R&D par tête et par an est basse, ce qui ne va pas de pair avec une grande considération de cette activité professionnelle…

16. Dans certains pays de culture arabe, on permet plus facilement aux femmes l’accès aux matières scientifiques. En revanche les matières littéraires leur sont interdites. L’avez-vous constaté par vous-même et si oui quelle conclusion faut-il en tirer ?

Faouzia Charfi, tunisienne, a écrit un beau livre sur ce sujet : « La science voilée »  (Odile Jacob, 2013). Elle explique que les étudiants scientifiques peuvent manipuler des équations tout en croyant au créationnisme. Personnellement je connais des scientifiques brillants, femmes et hommes, du Maghreb mais n’ai pas assez de contact avec les littéraires pour pouvoir répondre à votre question.

17. En 2015, vous avez été promue grande officière de la Légion d’honneur pour vos différentes actions visant à encourager la carrière des femmes en sciences. En quoi cela sera-t-il de nature à vous aider dans la défense et la promotion des femmes en sciences et techniques (techniciennes, ingénieures, chercheuses) ?

Cette distinction qui m’honore, ainsi que mes amies des associations dans lesquelles nous agissons, me montre que la question que je défends est reconnue comme importante en haut lieu et au plan national. Elle me donne de la respectabilité et du poids à la cause que je défends vis-à-vis de certains interlocuteurs qui pensent encore que la question de la place des femmes est secondaire ou résolue.

18. A une élève de seconde aussi bonne en français et en physique qui choisit une orientation littéraire pour la première, que diriez-vous pour la convaincre de choisir les sciences ?

« Quel est ton projet professionnel précis ? » « Connais-tu quelqu’un qui fait ce que tu souhaites faire et pourrait te servir de modèle ? » « As-tu une idée des possibilités de métiers dans le domaine qui t’intéresse ? » « En science on peut réussir quelle que soit son origine sociale. » « Sais-tu que les métiers scientifiques sont très variés, et qu’ils donnent de multiples occasions d’interagir avec d’autres et de s’exprimer ? »

19. L’enseignement en France est-il suffisamment bon et motivant pour redonner de l’éclat aux sciences ?

Au Collège de France oui… Pour les jeunes il faudrait que l’enseignement des sciences s’adapte à la variété des publics, et qu’il ne néglige pas les aspects expérimentaux, qui devraient être davantage développés au collège et au lycée.

20. Quels sont les pays qui ont le plus de femmes scientifiques ?

Il y en avait de fortes proportions dans les pays de l’Est de l’Europe, il en reste encore beaucoup, mais les conditions économiques de la recherche publique dans ces pays sont parfois difficiles.

21. Quelle est la recette magique d’un grand accès des femmes aux sciences?

Si vous la connaissez, je suis preneuse, et des collègues d’autres pays aussi !

22. Quel rôle jouent les femmes dans l’innovation, sont-elles meilleures et si oui pourquoi ?

La diversité aide à l’innovation et à la créativité, des études le prouvent. Les femmes ne sont pas meilleures ni moins bonnes, elles participent à cette diversité.

23. Quel serait votre mot de la fin pour cette interview (par exemple une citation).

France Quéré (Le sel et le vent, Bayard éditions/Centurion 1995) insiste sur la nécessité d’une culture scientifique pour le grand public : « La science représente une aventure absolue et unique, le seul phénomène non répétitif de l’histoire ; il serait bon que nous en sachions quelque chose ». C’est dans cet esprit qu’à l’association Femmes & Sciences (www.femmesetsciences.fr) nous cherchons à sensibiliser les jeunes et susciter des motivations pour la science chez les filles et les garçons. J’ajouterai qu’on peut vivre sans comprendre la physique du monde qui nous entoure, mais qu’on risque de mourir par les ignorances de la biologie…

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