La marionnettiste Marja Nykänen a pour obsession le métissage

18 Juin 2015

La marionnettiste Marja Nykanen

Marionnettiste et metteur en scène, la fondatrice du théâtre d’ Illusia s’est évadée de sa Finlande natale pour étudier, en France notamment, créer et présenter ses spectacles dans le monde entier. Cette éternelle voyageuse, qui passe souvent par l’Ephéméride et Val-de-Reuil, où elle travaille à une nouvelle création, a le métissage pour obsession…

François Charmot : La marionnette n’a plus rien à voir avec les spectacles de Guignol de notre enfance. Et vous, comment travaillez-vous ?

Marja Nykänen : Pour moi il y a un maître mot, le métissage. C’est presque une obsession. Je travaille avec l’ombre et la lumière, en amenant des éléments naturels en opposition, en complémentarité. Très longtemps j’ai puisé mon inspiration dans le mythe de la création du monde, qui est présent dans toutes les sociétés, mais vécu de manières différentes. Ça a donné lieu à la création de cinq spectacles.

F.C : Comment vous-êtes vous intéressée à l’art de la marionnette ?

M.N : Dans les années 80, quand j’ai passé le bac, le métier d’acteur était très apprécié en Finlande, juste après celui de chirurgien. Mais au conservatoire, il y avait 2 000 candidats pour vingt places. Dès 16 ans, j’ai suivi des cours en Finlande, avec des proches de Jacques Lecocq, fait du théâtre alternatif. Je poursuis ma formation en intégrant The House Compagny of Meredith Monk à l’Aarhum Teatre Academie, au Danemark, et je travaille la technique de la voix. Après avoir rencontré l’Abbé Pierre, une première fois à Helsinki, puis à Annemasse, dans une grande communauté Emmaüs, je reviens en Finlande pour travailler et gagner un peu d’argent. Je suis très attirée par New-York et tout ce qui s’y passe, mais finalement c’est à Paris que je débarque, à 21 ans, en 1985, au cœur d’un hiver très froid, pour un stage de théâtre qui sera finalement annulé. Je me rends au Centre national de la marionnette en quête d’un autre stage. Bien que sa session ait déjà commencé, Alain Recoing m’accepte… Je rencontre Jean-Jacques Maufras, ancien des 2 Rives, et nous décidons de monter Antigone. Nous n’allons pas au bout du projet théâtral, mais le happening, en 1986, c’est « Avez-vous vu mon ange ? », un spectacle mélangeant marionnettes, photo, musique…

F.C : Mais vous ne pouvez pas rester en France pour des raisons administratives ?

M.N : Effectivement. Je travaillais avec Patrick Verschueren et l’Ephéméride sur « l’Acte de messe », quand il m’a fallu quitter la France pour des raisons de papiers. J’aurais voulu profiter de quelques années de plus en France. Mais la Finlande n’était pas encore dans l’Europe, et il n’y avait pas d’accord entre les deux pays. Je suis partie en Allemagne où j’ai joué deux spectacles avec la compagnie Chairos. Si je reviens en France en 1989, ce n’est pas sans mal. Il faut que je démontre que mon travail ne pourrait être conduit par une comédienne française. Ma formation se poursuit alors au studio de Christian Benedetti, à Paris, au sein de l’atelier libre sur Tchekov.

F.C : Et puis vous êtes acceptée à Charleville-Mézières !

M.N : Oui je suis diplômée de la 2e promotion de l’Ecole supérieure nationale de l’art de la marionnette. J’ai beaucoup aimé mon séjour à Charleville, où l’on sent encore la présence de Rimbaud et de sa poésie. D’ailleurs, dans mes spectacles, j’emprunte plus à la poésie, celle de Rimbaud mais aussi de Baudelaire, qu’à la tragédie. Diplômée en 93, je crée l’année suivante le Festival de la jeune marionnette de Rouen, qui pendant quatre ans, permettra aux diplômés de l’ESNAM de se produire en public.

F.C : La France est devenue votre pays d’adoption, et au détour de vos voyages professionnels qui vous conduisent aux quatre coins du monde, on peut vous croiser à l’Ephéméride à Val-de-Reuil ?

M.N : J’y reviens échanger avec la slameuse Yeno dans le cadre d’une étape de création du  spectacle “Que dit l’arbre” qui sera donné à La Source à La Guéroulde du 6 au 10 juillet. Après les tragiques événements du 11 janvier, je me suis sentie visée en tant qu’artiste. Comment construire ? Je ne me sens pas me plaindre en public, alors que faire ? Dans une sorte de distance, je me suis demandée « que dirait l’arbre », cette espèce de sage et de témoin qui traverse les siècles (pendant qu’elle parle, Marja sort de son sac un étrange cube de bois). C’est un morceau de sequoia que m’a offert le sculpteur Francis Cuny. Comme un puzzle en trois dimensions, comme des poupées russes, en enlevant les pièces une à une de cet arbre, finit par apparaître un frêle oiseau, niché au cœur du bois…

F.C : C’est un bien petit oiseau par rapport à celui que vous avez amené avec vous ?

M.N : Oui, un grand héron blanc, une marionnette fabriquée par Jean-Christophe Canivet, mon complice du théâtre d’Illusia, qui tient beaucoup de place lorsqu’il déploie ses ailes (notre photo), animé par un astucieux mécanisme…

F.C : Vous avez réussi à vous imposer dans l’univers de la marionnette, qui était plutôt masculin…

M.N : C’est vrai que la marionnette, c’est un milieu très masculin. Être finlandaise, élevée dans une société qui est très matriarcale (la Finlande n’est pas un pays scandinave !), et où les femmes ne sont pas toujours en compétition pour séduire, m’a sans doute aidé à trouver ma place.

F.C : La marionnette, c’est un peu votre passeport ?

M.N : Ce qui est sûr, c’est que la marionnette m’a permis de voyager. En Asie, en Amérique du Nord, en Algérie, au Burkina-Faso… avec partout la volonté de promouvoir l’école française de la marionnette et de toucher un public populaire. Et puis il y a aussi des révélations. Tardivement parfois, comme au Maroc, où je suis allée pour la première fois en 2007. Ce fut un vrai choc au niveau des couleurs, des paysages. De cette époque date une « rupture » dans mes spectacles…

Entretien réalisé par François Charmot dans sa boutique
« D’un pavé à l’autre », 19 rue Tatin à Louviers.

« J’ai lu les Misérables à 13-14 ans ! »

Quand on vit en Finlande, vaste étendue de terres et d’îles peuplées d’à peine 5,5 millions d’habitants, on ne peut faire autrement, si l’on veut sortir d’un relatif « isolement », que d’apprendre les langues étrangères.

« J’ai toujours été attirée par les langues. J’ai appris l’anglais et le suédois à l’école, puis à 14 ans, le français », se souvient Marja. Qui préféra rapidement la langue de Molière (ou plutôt celle de Hugo) à celle de Shakespeare. Il faut dire que la maman secrétaire dans une école de journalisme, et le papa, urbaniste très intéressé par les réalisations de Le Corbusier, étaient tout à la fois francophones et francophiles.

« Nous avions une petite maison sur une île. Mon père l’avait décorée avec des vieilles affiches d’Air France sur les châteaux de la Loire, ce qui amusait beaucoup nos invités… »
Si elle lut ensuite beaucoup les auteurs de théâtre, Molière et Racine, et les poètes, Rimbaud et Baudelaire, c’est en se plongeant dans Les Misérables, en finnois, que Marja aborda la littérature française « à 13-14 ans. »

Aujourd’hui, ses goûts sont très éclectiques. Elle peut aussi bien dévorer « pour l’ambiance », un polar nordique (Henning Mankell, Arnaldur Indridason) qu’un roman d’Anna Gavalda, une des auteurs français traduits en finnois. Et parmi les auteurs finlandais, elle nous conseille, au-delà de Paasilinna (Le Lièvre de Vatanen), un des écrivains contemporains finlandais les plus prolixes, Rosa Liksom, et son dernier roman Compartiment n° 6, publié en français chez Gallimard.

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